
Interview de Ahmed Galaï, prix Nobel de la Paix
À vingt ans, Ahmed Galaï est animé par des idéaux révolutionnaires, il a admiré des figures historiques, allant jusqu’à valoriser Staline, avant de découvrir ses crimes et de remettre en cause cet engagement. Il reconnaît la puissance des illusions de jeunesse, nourries par des lectures et des idéologies, qui donnent du sens mais peuvent aveugler. Longtemps, il a cru pouvoir aimer et comprendre tout le monde, transformer les autres par altruisme et tolérance. Avec le temps, il découvre les limites de cette vision face à un monde parfois dur, opportuniste et violent. Il abandonne une part de naïveté sans renoncer à ses valeurs humanistes, cherchant un équilibre entre lucidité et espoir. Il affirme pouvoir changer d’avis par humilité, face à des arguments solides, dans une logique d’apprentissage et d’adaptation. Changer d’avis est pour lui une preuve d’intelligence, de dialogue et de respect, essentielle en démocratie. Il s’inquiète fortement de la manipulation de l’information, dominée par les médias, les puissances économiques et les technologies modernes. Selon lui, la surinformation mène à la désinformation, banalise la violence et affaiblit l’esprit critique et l’empathie. Enfin, il considère que la démocratie et le droit international, autrefois perçus comme solides, apparaissent aujourd’hui fragilisés, voire illusoires, face aux dérives politiques, aux manipulations et aux rapports de force mondiaux.
Quelle idée que vous défendiez avec certitude… vous fait aujourd’hui un peu honte ?
La route de l’enfer est pavée de bonnes intentions ! Et qu’est ce qu’on peut en avoir à vingt ans. À cet âge, on veut déplacer les montagnes, effleurer les nuages, éteindre tous les incendies du monde, nourrir toutes les bouches et essuyer toutes les larmes des orphelins. On cherche des théories et des “bons pères” pour caler ces rêves. Moi, je les ai trouvés, ou il m’a semblé ainsi, dans mes lectures des romanciers “réalistes” Balzac, Gorki et autres Dickens. Je les ai aussi cherchés dans la découverte du “matérialisme dialectique ou historique” développé par les philosophes “marxistes”, Karl et Fréderich et dans les histoires des révolutions des deux derniers siècles, les hommes et les femmes qui les ont portées à bras le corps et parfois en y offrant leur vie : Louise Michèle, Emiliano Zapata, Vladimir Lénine, Clara Zetkin, Rosa Luxembourg, ou Mao Tse Tong, Jamel Abdennaceur, Hoochi Menh... parmi ces héros et héroïnes, il y en a un que j’ai aujourd’hui presque honte de l’avoir porté à leur rang à un certain moment : Joseph Staline. Mes “Camarades” de nos cellules clandestines me gavaient de ses bouquins plats de vulgarisation du léninisme et me cachaient tout écrit sur ses “horreurs”, jusqu’au jour où je découvris les publications de la IV e Internationale, les écrits de Léon Trotsky et la fable de George Orwell, les animaux de la ferme. Je me suis dis alors : “Comment peut-on être stalinien ?” comment peut on avoir vénéré quelqu’un qui a pu commanditer l’assassinat, avec un piolet, son compagnon d’arme ? Quand on a moins de vingt ans, tu peux tout te faire pardonner, à condition d’en guérir à temps.
Quelle illusion sur vous-même avez-vous mis le plus de temps à abandonner ?
Oh ! quelle question cathartique ! Elle me replonge d’emblée dans mes lectures d’adolescent mais surtout dans les profondeurs du MOI Intime que, souvent, on peine à dévoiler. Nous avons tous des illusions. Nous vivons avec elles. On s’y accommode ou on les abandonne. Lucien de Balzac a bien perdu les siennes. Il est resté prisonnier de ses ambitions et de l’image sociale qu’il veut donner de sa personne. Emma de Flaubert s’y est cramponnée toute une vie. Elle s’est construit une image d’elle-même nourrie d’illusions sur l’amour et sur sa propre existence, jusqu’à la désillusion. Dans À la recherche du temps perdu, Proust montre comment le temps révèle nos illusions. Les personnages se trompent constamment sur eux-mêmes et sur les autres. Raskolnikov de Dostoïevski (Crime et châtiment) nourrit l’illusion d’être un homme “au-dessus des lois”. Son orgueil intellectuel s’effondre face à la réalité morale. Chantant “Cléopâtre”, le grand compositeur égyptien Abdel Wahab ne voulait nullement gâcher sa vie dans les “awhem”, les illusions. أنا ما نضيّع في الأوهام عمرًا Alors, bien sûr que moi aussi j’ai mes illusions, mais j’avoue que je ne me les suis pas dévoilées souvent, puisant mes certitudes dans ces mêmes illusions J’ai grandi dans un environnement familial qui a cultivé en moi altruisme et tolérance. Notre porte était toujours ouverte comme le cœur de mes parents. Mon père, Paix à son âme, était un point focal de la résistance algérienne dans notre quartier ; il m’associait ainsi que mes frères à la collecte de tout ce qui peut aider les Autres. Je ne connaissais pas cet “Autre” lointain, étranger, mais j’éprouvais une grande joie à être un petit maillon dans cette belle chaine de solidarité humaine. J’imaginais que j’avais assez de force pour tout accepter, à tendre la main à tous sans exception, les bons comme les mauvais. Je me disais que pouvais surtout les changer et les ramener à mes dimensions “acceptables”. C’est peut-être pour cela que, plus tard j’ai aimé la légende de ce vieux paysan chinois qui “déplaça les montagnes” pour agrandir ses champs, et l’image du colibri qui “réussit d’éteindre l’incendie de la foret” par ses inlassables petites becquées. Comme Hugo, “j’aime l’ortie et l’araignée”, parce qu’on les hait, “maudites, chétives, tristes captives de leur guet-apens”. Mais “pour peu qu’on leur jette un œil moins superbe, la vilaine bête et la mauvaise herbe murmurent : Amour. Comme Mouheddine Ibn Arabi, pète soufi du VII° S de l’Hégire, auteur du (mân al-Ashwâq »- L’Interprète des désirs) mon “cœur est devenu capable D’accueillir toute forme. Il est pâturage pour gazelles Et abbaye pour moines ! Il est un temple pour idoles... Je me suis accroché longtemps à cette illusion d’accepter que mon cœur soit “un temple pour toutes ces idoles”. Cela me rassurait-il ? Donnait-il un sens à mes valeurs altruistes et humanistes qui se construisaient au fil du temps, des expériences et des rencontres ? Cette illusion m’évitait-elle la douleur de découvrir la laideur et l’horreur de ce monde qui sombrait dans les violences et les intolérances. Ce qui est sûr, cette illusion m’a permis au moins d’entretenir l’espoir qu’un autre monde plus paisible est possible et que ça vaut la peine de se lever tous les matins, comme ce vieux paysan chinois, et déplacer quelques petits rochers de cette montagne d’adversité qui nous bloque l’horizon. C’est ce que Gramsci nous apprend du fond de ses longues années de prison : “allier le Pessimisme de la raison à l’optimiste de la volonté” Mais il faut bien qu’un jour on fasse le deuil de nos illusions. Il est évident que cette image purifiée et idéalisée de l’autre ne peut résister au temps, sous peine d’être taxé de “naïf inguérissable”. C’est d’abord l’inconfort de découvrir que les autres ne sont pas une image de toi : au bien que tu leur fais, certains répondent par le mal, tu leur prête des livres ou des sous, ils ne te les rendent jamais. Tu découvres à tes dépens un monde calculateur, opportuniste. Tu ouvres les yeux sur un monde politique “sale, bête et méchant”. Confronté à la réalité amère, les pétales de tes illusions se fanent. Mais heureusement pas toutes, et surtout pas pour remplacer ta bonté et ta tolérance par un ressenti de cynisme ou d’aigreur. C’est plutôt devenir plus lucide, plus réaliste sans perdre l’essence même de la vie : l’Amour “La religion que je professe Est celle de l’Amour. Partout où ses montures se tournent L’amour est ma religion et ma foi !” aimerai-je conclure avec IBN ARABI
Qu’est-ce qui pourrait vous faire changer d’avis demain ?
Il n’y a que les imbéciles et les têtus qui ne changent pas d’avis. La vérité absolue n’existe pas. Montaigne ne disait-il pas : ” Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au delà” ? Elle change aussi pour un même individu. Chacun a la sienne faite de ses représentations psycho-sociales, c’est à dire l’ensemble d’idées, croyances et valeurs partagées avec son groupe social, façonnée d’autre part par les données et les connaissances à un moment donné de son histoire. Notre perception de la réalité ne peut donc être statique, et ce qui nous parait vrai aujourd’hui peut ne pas l’être demain. Oui, je pourrais change d’avis. Mais ce n’est pas par une quelconque hésitation frénétique, parce que ce changement se fait sur la base et en complète symbiose avec un socle de valeurs et de principes solidement ancrés. Ceci permet de tenir le cap même si on change de direction. Je pourrais changer par humilité scientifique. Reconnaitre une erreur de parcours pour rectifier le tir n’est pas du tout humiliant. Se laisser convaincre par un argumentaire plus solide que le sien n’est pas se laisser influencer par faiblesse. C’est plutôt une reconnaissance, une souplesse d’esprit et une agilité intellectuelle, qui sont autant de compétences de vie nécessaires pour affronter les réalités de ce monde de plus en plus complexes. Je pourrais changer par adaptation, processus cher à Piaget selon qui, l’interaction avec notre environnement est fondamentale pour l’apprentissage. Cette adaptation est un équilibre entre le processus d’assimilation qui permet d’intégrer de nouvelles informations dans nos schémas de pensée, et celui de l’accommodation qui consiste à changer ses schémas pour intégrer de nouvelles informations. Changer d’avis revient donc à s’adapter en assimilant et en accommodant. Changer d’avis c’est aussi un signe d’une communication active et, d’un dialogue fluide entre les différents locuteurs. C’est une marque de respect et d’écoute compréhensive où le “feed back” devient un élément nécessaire pour comprendre l’autre et réguler son propre discours. En démocratie, les gouvernants devraient admettre changer d’avis dans les débats sociétaux sans craindre d’être ridiculisés ou démis s’ils ont tort. Bien au contraire, la liberté d’expression la participation citoyenne même véhémente nourrissent le dialogue social et ouvrent la voie des réformes. Hélas, les “Ubu Rois” d’Alfred Jarry ne reconnaissent jamais qu’ils sont nus.
Qu’est-ce qui vous inquiète le plus dans notre rapport actuel à l’information ?
Déjà dans la Galaxie Gutenberg de McLuhan, “le médium c’est le message”. Le moyen de transmission devient plus important que l’information elle même. Quand j’étais gosse, le poste de radio TSF, ou la télévision noir et blanc étaient les vedettes de nos soirées. Généralement, la famille la plus nantie du quartier a devancé tout le monde pour en acquérir et tout ce beau monde du quartier se retrouve tous les soirs chez elle pour se délecter plus de ce nouveau machin que du contenu qu’il diffuse. Comme “ensorcelés” par ces vipères de boites à sons et images, ce beau monde peut avaler toutes les couleuvres que les charmeurs fabricants des idéologies postés devant leurs pupitres veulent bien leur ingurgiter. Ces boites ne fabriquent pas une opinion publique ; elles sont elles mêmes l’opinion publique. Que dire maintenant avec ces NTIC et autres intelligences artificielles génératives de la “Galaxie Marconi” La manipulation de l’Opinion publique est ainsi ma plus grande source d’inquiétude, d’autant que derrière il y a une grosse machine de magnats de presse et une horrible -hégémonie capitalistique. Les organes de presse et les chaines de télévision se transforment en moyens de propagande pour telle ou telle idéologie populiste ou fasciste, rien qu’à voir la dérive des plateaux pendant les grandes crises et conflits, Gaza et l’Ukraine comme exemples. Les journalistes, influenceurs sont engagés, pas pour leur plume ou performance, mais pour leur allégeance au grand manitou souvent invisible. La lassitude du citoyen lecteur ou téléspectateur par la masse amorphe et visqueuse dépitée à longueur de journée est également très préoccupante. Le zapping devenant sport médiatique international projette les consommateurs impuissants des images devant de longues tirades insignifiantes et amorphes si elles sont débitées par des profanes, opaques et pédantes si les auteurs sont ces soi-disant chroniqueurs à lourd cachet pour le contribuable. À trop vouloir informer, on nous gave de fausses informations ou des images subliminales déformantes. On nous désinforme. Le pire que tout devient banal (comme le taureau de Louis XVI hhh), les guerres transmises en direct avec des parti pris évidents ne touchent plus, n’émeuvent plus. Bof ! ça se passe ailleurs. On tue l’empathie. C’est désastreux pour la solidarité de la citoyenneté mondiale.
Quelle certitude largement partagée semble aujourd’hui la plus fragile ?
La démocratie et le droit international (humanitaire DHI ou des droits humains DIDH) semblent aujourd’hui des « certitudes » très fragilisées. La gestation, longue et douloureuse parfois chaotique, de la démocratie comme régime politique basé, depuis Athènes, sur la souveraineté populaire (démos cratos) et les droits des citoyens semble se stabiliser après la deuxième guerre mondiale. Un socle solide de textes fondamentaux, de chartes et d’institutions a été progressivement mis en place pour garantir la participation citoyenne et la jouissance de tous les droits. Des élections apparemment libres et transparentes sont organisées. Des instances constitutionnelles ont pour vocation de réguler et contrôler les pouvoirs et prévenir tout despotisme. Cet édifice « démocratique » s’est avéré d’une fragilité déconcertante. Une fois la fumée électorale dissipée, on découvre le leurre. Les citoyens ont découvert à leur dépens qu’on se jouait d’eux, manipulait leurs voix et que des entités antinomiques avec la démocratie prenaient les devants : l’argent, le clientélisme, la corruption. Peu de candidats respectent le programme qu’ils ont promis de réaliser. On a également vu plusieurs dérives autocratiques de régimes qui promettaient monts et merveilles à leurs électeurs. La politique devient politicienne, elle se réduit à des scores, des discours aussi pompeux que fallacieux. A la place de débats sereins constructifs entre les protagonistes, on assiste à des joutes verbales à couteaux tirés entre des clans rivaux polarisant la société à l’extrême. Les boites de sondages et les médias partisans parachèvent la supercherie. Les dindons de la farce que sont les citoyens qui pensaient être les vrais souverains et qu’on gouvernait en leur nom perdent toute confiance et n’ont alors que déserter le champ pour les « carnivores politiques ». Le droit international, avec ses deux variantes, humanitaire et des droits humains, a lui aussi perdu de sa superbe sous les coups des « deux poids, deux mesures » et du gouffre béant entre textes et pratique sur le terrain. Au sortir de la guerre mondiale, l’humanité s’est barricadée derrière des institutions et agences qui ont pondu une pléthore de déclarations, d’instruments, de mécanismes internationaux, conventionnels et non conventionnels censés la protéger des horreurs des guerres et élever les forteresses de la paix. Rien de tout cela. Les canons tonnent toujours en déni de tout engagement de recourir à la négociation. Les droits de l’homme et des peuples sont bafoués en violation flagrante des conventions internationales. Les populations civiles paient le tribut lourd malgré les engagements pris par les états de respecter les quatre conventions de Genève. Ce ne sont pas là des certitudes avérées fragiles. Ce sont plutôt des leurres solides pour assurer la domination et la suprématie des plus forts.
