Quelle idée que tu défendais avec certitude… te fait aujourd’hui un peu honte?
Je n’en ai pas. Non pas que je ne fais jamais d’erreur et que j’ai toujours raison, mais je n’ai jamais de certitude sur quoi que ce soit. En revanche, j’ai des convictions, que j’accepte parfaitement de remettre en question. Une certitude ferme la porte aux échanges et aux débats qui permettent à chacun d’avancer. Je répète régulièrement que le monde n'est ni blanc ni noir. Il est fait de nuances, de contextes, de contradictions qui cohabitent. A partir de là, il serait présomptueux de fonctionner avec des certitudes. Au contraire, il est fondamental aujourd’hui de cultiver le doute, qui est sain dès lors qu’il s’inscrit dans une démarche constructive.
Quelle illusion sur vous-même avez-vous mis le plus de temps à abandonner?
On ne peut pas convaincre tout le monde, quelle que soit la clarté ou la bienveillance des échanges. C'est une illusion généreuse et motivante, mais cela reste une illusion. On ne convainc pas quelqu'un qui n'est pas venu pour ça. La vraie tolérance, je crois, commence par accepter qu'on puisse échanger et s’écouter sans nécessairement se rejoindre, tout du moins de suite. Convaincre passe parfois par des circuits détournés. Sans donner la réponse finale, il est parfois intéressant de donner les clés et le chemin pour que les personnes trouvent eux-mêmes la réponse qu’ils s’approprieront plus facilement car elle est leur. On ne convainc pas en imposant une conclusion, mais en rendant le cheminement possible. La meilleure pédagogie n'est pas celle qui dit, c'est celle qui ouvre.
Qu’est-ce qui pourrait te faire changer d’avis demain ?
Un argument que je n'ai pas encore rencontré est de nature à m’interpeller et me donne envie de creuser. Pas une opinion plus forte que la mienne, ni même une pression sociale, j’y suis globalement assez peu sensible. Mais une perspective qui déplace vraiment le problème, qui éclaire un angle mort.
Qu’est-ce qui vous inquiète le plus dans notre rapport actuel à l’information ?
Le syndrome «je ne crois plus rien». L’abandon de l’effort du discernement est le début de la manipulation. Et dans un monde où tout se vaut, ce ne sont plus nécessairement les personnes les plus honnêtes qui s'imposent. La défiance prospère aujourd’hui sur un terrain où démêler le vrai du faux demande un effort considérable. Pendant longtemps, la désinformation se repérait à son absurdité ou à sa maladresse, une formulation bancale, une source douteuse, une photo truquée. Ce n'est plus le cas. Aujourd'hui, générer du contenu convaincant, documenté, stylistiquement irréprochable est devenu très simple. Et la profusion aggrave tout. Quand le volume est infini, l'attention devient la ressource rare. On ne lit plus, on scanne. On ne vérifie plus, on ressent. Dans ce contexte, ce qui circule le mieux n'est pas ce qui est vrai mais ce qui est émotionnellement fort. L’information est aujourd’hui entrée en compétition avec la désinformation dans un jeu inégal.
Qu’est-ce qui, dans votre domaine, trompe le plus facilement l’intelligence humaine?
Je dirai le marketing dans toutes ses dimensions. On ne vend plus des produits, on vend des univers. On ne propose plus des services, on scénarise des émotions. Le marketing a compris avant tout le monde que le cerveau humain ne juge pas la réalité en tant que telle mais la perception de la réalité. Dès lors, soigner l'apparence devient plus rentable que soigner le fond. Un des amis psychiatre utilise le terme de disneylandisation du réel : tout est propre, fluide, rassurant, optimisé pour provoquer du plaisir immédiat. Les angles morts dérangeants disparaissent. La complexité s'efface. On achète une histoire plus qu'un objet, une identité plus qu'un service. Et malheureusement, l'intelligence n'est pas vraiment un bouclier contre tout ça, elle peut même parfois aggraver le phénomène, les gens intelligents étant souvent les plus habiles pour rationaliser après coup ce qu'ils ont choisi par émotion ou par désir d'appartenance. Ce qui trompe le mieux n'est jamais grossier. C'est toujours séduisant, bien rythmé, cohérent avec ce qu'on veut déjà croire. L’escroc a toujours l’air sympathique, autrement il serait démasqué.
Quelle certitude largement partagée vous semble aujourd’hui la plus fragile ?
Beaucoup pensent que les droits acquis ne peuvent jamais reculer. L'égalité femmes-hommes, les droits des minorités, la liberté de disposer de son corps sont issus de combats dont les victoires semblaient définitivement acquises et qu’un retour en arrière était impensable. Mais on voit aujourd’hui que cela reste fragile, le droit à l'avortement est revenu en débat dans des démocraties installées, des législations anti-LGBT progressent en Europe, les sujets de genre et d’identité redeviennent des champs de bataille politiques. Nous devons comprendre que le progrès est soumis aux rapports de force, aux crises économiques, aux peurs collectives. Les droits ne se maintiennent pas seuls. Ils ont besoin d'être défendus, réaffirmés, réexpliqués sans cesse. Cesser de les défendre laisse l’obscurantisme doucement progresser et s’installer. Lorsque le résultat devient visible, il est souvent trop tard.